La « Tripartition » (1918/1919)
Le mouvement connu sous le nom de « Tripartition », créé
par Steiner pour résoudre les questions sociales, naquit en relation
directe avec cet appel :
« Bien que l'anthroposophie plonge ses racines dans la connaissance du monde spirituel, ce ne sont malgré tout que des racines; ses branches, ses feuilles, ses fleurs et ses fruits poussent dans tous les sols de la vie et de l'action humaines. »
Le moment de la vie de Steiner où cette déclaration aurait dû et pu être faite devant un vaste public, vint à la fin tragique de la guerre. Depuis 1916, Rudolf Steiner avait pressenti la défaite des puissances de l' Europe centrale. Derrière elles, il voyait la question sociale surgir et grandir, gigantesque. Son enseignement de 1916 à 1918 fut pénétré des efforts qu'il fit pour éveiller chez les membres de la Société anthroposophique la compréhension de cette énigme du XXè siècle. Le 9 novembre, jour de la révolution allemande, il commença à Dornach un cycle de conférences intitulé « Les bases de l'évolution historique pour la formation d'un jugement social. »
Une atmosphère d'accablement, de découragement et de désespoir régnait en Europe centrale. Rudolf Steiner s'y opposa en développant des vues plus saines. Partout où il le put, il parla des « questions sociales » et lorsque la possibilité lui en était offerte, il donna son concours en participant lui-même à la vie sociale. Ces occasions étaient nombreuses. Au Wurtemberg, au sein de la masse ouvrière, la situation était telle qu'on était tout prêt à l'accueillir. De toutes parts, on lui demandait son aide. En avril, à Stuttgart, il prit la parole devant des milliers d'ouvriers des usines Bosch-Delmonte et Daimler. II n'était pas question de mâcher ses mots.
Beaucoup lui faisaient confiance. «
La Ligue pour la tripartition de l'organisme social » fut créée
pour veiller à la mise en pratique de ses idées. Beaucoup de personnalités
en faisaient partie, sans pour cela être anthroposophes. La pensée
qui était à la base de « la tripartition
» était que la vie sociale ne pouvait être saine que
si elle était consciemment organisée d'après des principes
évidents; que l'individu devenu indépendant se refusait à
reconnaître la toute-puissance de l' État; que le travail
ne devait pas être dégradé en devenant marchandise; que
la vie économique et la vie de l' État devaient être
organisées de manière à respecter la dignité des
travailleurs et du travail.
Pour atteindre ces buts dans la réalité, il fallait, d'après
Steiner, qu'une séparation intervienne entre l'État, le politique,
l'économique et le spirituel.
1. L' État dans le passé
(et cela vaut pour tous les États totalitaires qui naquirent depuis
1919 et dont certains ont disparu) a dépassé et dépasse
dans le présent les frontières légales de son action. Son
domaine doit être limité selon le droit public de l' État,
à la vie politique et à la protection des biens nationaux à
l'intérieur et à l'extérieur de l' État.
Le pouvoir de l' État doit s'étendre de l'assistance judiciaire
au droit pénal en passant par le droit social aidé par les institutions
spécialisées (police-gendarmerie). Mais pas plus loin. Devant
lui, tous sont égaux, d'où la règle de l'égalité.
2. L' État ne
doit pas avoir d'entreprises. L'économie représente les intérêts
d'affaires qui prennent une importance de plus en plus grande et auxquelles,
en définitive, tous les peuples participent. L' État peut
devenir « patron » et en tant que tel intervenir dans l'économie,
mais cela ne doit pas devenir une règle : c'est une exception imposée
par la détresse ou la nécessité. Raison de plus pour que
tous ceux qui participent aux processus économiques (production, circulation
des marchandises, magasins de vente) travaillent en commun grâce au fonctionnement
de commissions de producteurs et de consommateurs. Il s'agit ici de réaliser
d'une façon objective et non sentimentale la fraternité.
3. Enfin, l' État
devrait éviter (à ce point de vue, on est plus avancé de
nos jours aux U.S.A. qu'en Europe) la mise en tutelle spirituelle
de ses ressortissants. Pour tout ce qui dépend de l'art, de la science
(également des écoles) et de la religion. C'est la liberté
qui doit régner.
Liberté de l'esprit, égalité devant
la loi, fraternité dans l'économie. Rudolf Steiner donna par là
un nouveau contenu réaliste au vieil idéal de la révolution
française. Mais il n'a jamais considéré cette tripartition
comme une idéologie à instaurer, à grands cris, de par
le monde. Les faits eux-mêmes exigent l'autonomie des trois systèmes
de l'organisme social. C'est pourquoi Steiner se demanda si en ce sens, l'on
tiendrait ou non compte des faits. Les années écoulées
depuis lors ne lui ont-elles pas largement donné raison? Mais en 1919
l'opinion de Steiner ne fut plus prise en considération. Le mouvement
pour la « tripartition » se dégrada
très vite, bien que d'actifs pionniers en assumassent la direction. Pris
entre l'égoïsme des entreprises et la méfiance des fonctionnaires,
il fut écrasé. Ce qui avait été l'uvre d'une
pensée libre et de la bonne volonté d'un groupe d'individus, devint
l'objet des discussions de politiciens qui ne voulaient pas admettre la réelle
nouveauté du mouvement. Du jour au lendemain, Rudolf Steiner rappela
ses amis et mit ainsi fin à cet essai historique de solution de la question
sociale. Le moment n'était pas encore venu :
Les expériences sociales sont-elles vaines parce qu'elles ne réussissent
pas immédiatement ? L'échec d'un mouvement signifie-t-il de façon
péremptoire que l'idée directrice en est fausse ?